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« Ne compter que sur soi »

Conférence donnée par Jaya Yogācārya le vendredi 8 fev 2019

Nous voici à nouveau réunis après quelques semaines de vacances et c’est toujours un plaisir de vous retrouver, vous, chercheurs spirituels, qui vous posez en silence pour redevenir à chaque méditation, le témoin de la vie, de votre vie, de ce qui se trame à l’insu de votre conscience de surface aspirée par vos mille préoccupations mondaines.

Les aléas de l’existence sont porteurs aussi bien de belles que de rudes expériences.
Perte d’un être cher, maladie grave, responsabilités familiales, séparations, changement de statut, de lieu, et combien d’autres évènements font de notre vie un parcours du combattant.
Le propre des pratiques méditatives et yoguiques est de vous apprendre à rester centré et calme en toutes circonstances. L’entrainement à rester assis immobile tout en contrôlant le corps et le mental permet d’acquérir cette faculté à rester plus impassible que la majorité des gens devant l’adversité.

Au-delà de son discours et de son allure, on reconnaît un pratiquant spirituel à sa façon de réagir dans telle situation donnée. L’impassibilité et la réflexion devanceront toujours sa réaction, mais sa réflexion doit être lumineuse et rapide car une réaction intelligente doit suivre immédiatement.
Le yogi ne doit pas être un homme non réactif perché sur la considération unique de sa personne et de son ascèse. Si c’est le cas, il ne pourra jamais atteindre une sagesse utile aux autres. Sa transcendance n’illuminera que lui.
Avant sa transcendance ultime à laquelle il doit cependant travailler, le yogi doit être un homme réactif et social. Il doit pouvoir agir dans le monde et rayonner sur ce monde pour le bien d’un plus grand nombre.

Je me souviens encore de notre maître Sri Sri Sri Satchitananda Yogi सच्चिदानन्द dit le silencieux, qui, à 98 ans, venait de Madras faire des séminaires en silence à la Réunion. Sans passer par une salle de repos, il restait en Padmāsana पद्मासन pendant six heures après un voyage de dix heures à l’époque, ne se plaignant jamais et vous offrant des présents indiens qu’il sortait de sa vieille valise fermée avec une très longue corde.

Combien de fois ai-je observé son regard sur vous !
Vous qui bougiez sans cesse, qui faisiez du bruit, qui parliez à votre voisin, qui mettiez du temps à vous asseoir, vous qui pensiez bruyamment. Vous pensiez voir le maître et tout voir de lui. C’est lui qui voyait en vous. Immobile, stable, établi, au-delà de toute fatigue et douleur.
J’espère que vous n’êtes pas assez naïfs pour penser qu’il n’en avait pas ?

Lorsqu’on pense sagesse, ce concept renvoie souvent à celle des sages et des philosophes de la Grèce antique ou bien aux yogis et moines de l’orient.
C’est un peu réducteur et c’est omettre les sagesses ancestrales de nombreuses autres traditions de part le monde, africaine, amérindienne, etc. Toutefois, c’est par l’héritage métaphysique et philosophique que les deux précédemment cités nous intéressent ici.

Dans la sagesse ancienne, le sage antique est supposé être « un individu qui possède, accomplit et dépasse les facultés de la nature humaine, tant en ce qui concerne la connaissance que l’action. Il représente l’idéal de vie humaine la plus haute. Propension au savoir, justesse du jugement et des valeurs morales, il accomplit les actions qui sont liées à ses jugements. »
Il manifeste le bien-fondé de sa pensée par sa parole et son action, sa vie en est leur démonstration. Qu’il utilise ou non le verbe, il démontre concrètement par l’action, la pertinence de sa philosophie.
Voir les vies et morts de Socrate ou de Gandhi.
Leurs actions de vie furent autant sinon plus importantes que leurs discours.

Dans l’Inde, la sagesse est Prajñā प्रज्ञा, la sagesse transcendantale, le sage est le ṛṣi ऋषि.
Dans la Grèce antique, le sage, en grec sophos, est celui qui possède la sophia, la sagesse.
Le sage au départ est celui qui possède un savoir pratique, tant en terme de maitrise d’un travail particulier qu’en terme d’une sagesse concrète tirée de l’expérience.
C’est lorsque ce savoir va devenir une démarche théorique et plus ésotérique qu’il deviendra philosophie. On doit le terme "philosophe" à la tradition pythagoricienne.
La sagesse devient donc un moyen de libérer l’esprit de préoccupations pratiques.
Le sage va être par la suite défini par ses aptitudes à jouer un rôle social et politique. Viendront s’ajouter ensuite à sa définition, des qualités d’excellence et de noblesse de l’âme, qualités réservées jusqu’alors aux personnes matériellement nanties.

Les sages ont eu en effet, une place de choix dans les royaumes, aussi bien en Orient qu’en Occident,
Si les pratiques ascétiques vont souvent de pair avec la sagesse, tous les sages ne pratiquèrent pas des techniques ascétiques extrêmes.
Même si les pratiques orientales sont peut-être plus exigeantes, les sages occidentaux connurent de même les retraites, les jeûnes, et les pratiques de contrôle du corps et du mental.

Dans L’antiquité occidentale, les sages sont avant tout des penseurs qui ont laissé des aphorismes moraux et célèbres ;
« Connais-toi toi-même ».
« La conscience pure est le plus grand des biens ».
« Le plus grand fléau pour l’homme est un autre homme ».
« Celui qui est riche est celui qui ne désire rien ».
« Pauvre est l’avare ».
« Plus on a de pouvoir, moins on doit en user ».
« Passe beaucoup aux autres, rien à toi », etc.

Ces sentences morales caractérisaient le comportement du bon citoyen dans les plans de la vie quotidienne. Ces aphorismes relevaient plus de l’intelligence pratique que de l’action due à l’érudition, mais la philosophie évoluant, le sage va devenir un être ayant des aptitudes hors normes.

Pour Aristote, le sage doit agir prudemment et montrer la sagesse par l’action.
Pour Platon, le sage doit s’éloigner des idées, expérimenter et montrer l’exemple.
Mais le sage est surtout celui qui va toucher à la question de l’essence même de la réalité et à sa dimension métaphysique.

Les écoles de pensée philosophiques successives vont proposer des points de vue différents (sophistes, cyniques, stoïciens, épicuriens, etc. ), comme l’ont fait d’ailleurs dans leur propre contexte religieux et social, les philosophies orientales (voir Darśana दर्शन ).

Les philosophies occidentales, tout en posant, comme les orientales, le problème des dieux et des hommes, proposent avant tout une spéculation intellectuelle comme outil final de compréhension et de positionnement.
Les philosophies orientales, particulièrement indiennes, sont foncièrement spiritualistes.
Ces dernières proposent aussi une spéculation intellectuelle, parfois très pointue, comme peut l’être celle du vēdānta वेदांत voir, mais leur objectif est de créer un saut quantique dans l’expérience directe intuitive et spirituelle. Elles proposent l’expérimentation pour chaque homme du processus de la transcendance au-delà du raisonnement intellectuel et moral, processus dans tous les plans, du plan physique au plan spirituel.
Quel qu’il soit, oriental ou occidental, le sage représente un ordre de réalités supérieures. Il est non soumis aux règles communes qui ne relèvent pas de la raison ou de la connaissance.

« S’affranchir de ce qui nous limite est le commencement de la sagesse. »
Autrement dit, le sage peut être à la fois, un législateur, un politicien, un penseur, mais il peut aussi devenir subversif, voire jouer le rôle du fou.
La notion de folie représente celui qui n’est pas concerné par les lois de la cité et des hommes ordinaires. Il peut se suffire à lui-même. Cette indépendance de la cité est un exercice de vie. Diogène le Cynique, philosophe grec 413 - 327 av. J.-C), et Ramaṇamaharṣi रमणमहर्षि (1879 -1950), pour ne citer qu’eux.

On rejoint là les yogis aux pratiques extrêmes, les ermites, les Sādhu साधु dans leur approche particulière. Tous les Sādhu sont cependant loin d’être des sages.

Le sage est celui qui a réussi à se guérir des maux de la condition humaine, de la souffrance.
Chez le yogi, toutes les pratiques sont axées sur cette dimension curative.
Chez les Stoïciens Grecs, c‘est la pensée réformatrice qui remet en question la nature humaine en changeant les comportements.

Je ne m’arrête pas en détails sur la pensée indienne pour l’avoir tant de fois abordée avec vous. J’essaye de montrer que les préoccupations des sages de la Grèce antique ou de l’Orient ressemblaient aux préoccupations actuelles des plus sages d’entre-nous face aux changements comportementaux du genre humain.
Les incivilités ou tyrannies de la nature humaine qui faisaient l’objet d’analyse d’un Sénèque ou d’un Socrate existent toujours et ont finalement peu changé.

Les hommes ordinaires d’aujourd’hui ne semblent pas plus sages que les non sages de l’époque et les écrits des sages antiques de l’occident comme de l’orient ont encore toute leur actualité en terme de recommandations morales et comportementales.
De même, la science yoguique n’a jamais été autant à l’ordre du jour.
Elle répond en effet, en tant que système pratique d’intégration de l’individu dans l’univers, à la nécessité d’éduquer l’homme aux lois universelles qui le gouvernent et à lui donner les outils pour diminuer sa souffrance existentielle, problématiques inchangées depuis des millénaires.
Les sages dans leur ensemble, affirment que la nature est le pouvoir premier et que la finalité de l’existence humaine est de se séparer de la souffrance.
Le bonheur en découle.

Sénèque en tant que Stoïcien disait ceci :

« En tout état de cause, il faut que notre âme rentre en elle-même : qu’elle ne se fie qu’à elle-même, ne se réjouisse que d’elle-même. Qu’elle se consacre à elle-même sans être affectée par les dommages extérieurs et qu’elle accepte même l’adversité avec bienveillance. » 
Mais aussi, il invitait, comme Platon et Aristote, à être déraisonnable, à savoir exalter son âme.
 « C’est lorsqu’elle dédaigne les sentiments communs et rebattus et qu’elle est mue par une inspiration divine, que l’âme peut se hisser vers de plus hautes cimes et transcender la nature humaine. »

Ne retrouve t-on pas là l’exaltation de la transcendance orientale ?
Même si elles sont différentes, un trait commun les caractérise.
Si l’une est illustrée par l’approche intellectuelle et morale, et l’autre par l’approche dévotionnelle ou physico-énergético-mentale, elles nécessitent toutes deux de la part de l’homme qui aspire à la sagesse, une volonté inébranlable à définir sa liberté de pensée et d’action.
Elle nécessite une qualité majeure, la constance de la quête.
Pour que cette quête soit réussie, il y a bien sûr les enseignements, les guides, les maîtres, mais l’homme spirituellement avancé doit aussi savoir ne compter que sur lui-même.

Au-delà des philosophies et des dogmes, l’homme inspiré et habité par la quête
de l’essence de la réalité, ayant rencontré son Soi, l’Ātman आत्मन्, ayant fait l’expérience intuitive de ce qui Est, l’ayant formulé ou non, sait désormais ne compter que sur lui.
Pourquoi ?
Non par fatalité, mais parce qu’il a enfin compris son éternelle nature.
Il peut désormais avoir confiance.

Hari om Tata Sat
Jaya Yogācārya

Bibliographie ;
- « La tranquillité de l’âme » de Sénèque aux Edts Points
- « Compter sur Soi » de Ralph Waldo Emerson aux Edts Allia
- « Le Sage ‘, publication Wikipédia 
- Adaptation et commentaire Jaya Yogacarya

©Centre Jaya de yoga Vedanta La Réunion

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