Ce matin-là, après la pluie du lever du jour et la fraîcheur des mois de mars, alors que le printemps pousse l’hiver dans les Landes engourdies, nous nous trouvions, une amie et moi-même, dans le jardin face à l’est derrière un chêne liège, à observer nos majestueux Birmanie respectifs, impétueux, grimpant haut dans l’arbre. Devant cette scène de ravissement de la fusion du monde animal et végétal, nous est apparue une scène encore plus fantastique. Dans la lueur diffuse d’un soleil timide se posant sur l’écorce très humide du tronc et des branches du même arbre, telle une aura brumeuse de bien dix à vingt centimètres d’épaisseur, une vapeur d’eau émana de lui.
Quel étrange spectacle que cette condensation !
C’était la première fois que j’assistais à ce phénomène, alors que rien ne se passait sur les autres arbres à proximité. C’est dire que je n’avais probablement pas fait assez de randonnées.
De ma main habituée à capter et renvoyer le Prāṇa प्राण, je traversais méticuleusement cette brume fragile afin d’en saisir imperceptiblement sa nature douce et tiède. Bien que cela nous apparut fantasmagorique, nous assistions à la révélation d’un état habituel et physique de la nature lorsqu’elle joue de ses éléments.
Je pris conscience, malgré la pratique yogique, que j’avais laissé depuis quelques temps ce regard contemplatif sur le monde, aspirée par tant d’occupations pondéreuses.
Chacun de nous n’est pas à l’abri de cet oubli tant la société avec laquelle nous devons réagir nous absorbe dans nos interactions de survie.
Elle nous sécurise mais à quel prix !
Notre réalité contemporaine est désormais si imbibée d’une insidieuse et omniprésente dimension numérique ! Nous ne sommes pas très loin de porter des lunettes qui calculeraient devant nos yeux, devant la scène décrite précédemment, des fonctions mathématiques pour nous expliquer le calcul du point de rosée de l’instant.
Tant que nous pouvons enlever les lunettes et choisir le moment du regard, pourquoi pas, nous sommes après tout des hommes et femmes du XXIe s. Pensons-nous seulement, à enlever le smartphone de notre attention permanente ?
Quel triste monde que celui que l’on nous propose par la justification légitime de la technologie au nom de la science et du progrès humain !
Que de vigilance il nous faut nourrir pour garder cet œil contemplatif.
La rosée restera toujours cette fragile perle sur la fleur encore en sommeil, ce reflet brillant sur la timide pelouse lorsque nous mettons le nez dehors à l’aube prometteuse et que nous sommes aussi altérables que ce que nous voyons.
Nul besoin de lunettes pour contempler la poésie du monde.
Rabindranath Tagore disait ceci :
« Laissez votre vie danser avec légèreté sur les bords du temps, comme la rosée à la pointe de la feuille. »
Le monde est de plus en plus triste, de plus en plus yang. Le numérique est yang. Le numérique est masculin. Le monde est le reflet de la pensée masculine dominante.
Non que je revendique ici un manifeste féministe mais il suffit d’observer qui gouverne le monde actuel et qui envoie les bombes, quel que soit le belligérant.
Les méfaits des hommes coûtent cher à l’humanité, tant financièrement, énergétiquement, qu’idéologiquement. Les méfaits des hommes coûtent cher aux femmes.
Lorsque j’observe mes élèves pratiquants masculins, hommes de qualité responsables tant dans leur profession que de leur famille, ils ont tous un point commun. Ils ont en eux une sensibilité subtile qui exprime leur part féminine, non pas par des comportements genrés, mais par une élégance et une délicatesse qui les différencient largement des traits lourds et agressifs qu’ont beaucoup d’autres.
Cela n’impliquant pas ce trait de caractère chez tous les pratiquants de yoga en général...
L’enseignement dispensé au Centre Jaya ne visant pas à développer l’égo par la démonstration sportive, nulle scène avec nous n’existe donc pour ce genre de comportement.
En ramenant hommes et femmes à une pratique égalitaire et non compétitive, en abolissant tout schéma de séduction, la pratique au centre se fait dans le respect mutuel de chacun en absence de rôles.
Oui, le monde devient de plus en plus triste et inquiétant.
Dérèglement climatique, radicalisations politiques, conflits armés récurrents, consommation à outrance, omniprésence des GAFAM et autres, géants du net qui nous manipulent et nous font payer leur service avec nos libertés sont autant de sujets affligeants.
Le culte du self-made-man est devenu le moteur des jeunes générations. Tout le monde se pressent un talent unique à faire émerger mais combien tiendront l’intention sur une vie entière ? Combien ont véritablement un talent caché !
La satisfaction immédiate et possible de notre société de services nous conditionnant davantage, nous éloigne à notre insu de nos aspirations élevées alors que la réalisation de notre propre vie dépend d’un travail à long terme et d’une volonté inébranlable.
Je suis toujours stupéfaite de voir comment et combien de possibilités s’offrent à nos besoins immédiats dans ce monde d’aujourd’hui. Nous trouvons de tout. Il suffit de concevoir un besoin matériel ou de service, pour découvrir qu’un outil ou une prestation a déjà été imaginé·e quelque part à l’autre bout du monde, pour y répondre. Sans compter ceux et celles qui sont conçus sans être pour autant utiles.
La société de consommation, en créant cette offre et cette abondance, nous tient dans un processus d’addiction en satisfaisant en nous la partie intérieure du cerveau qu’est le corps strié, dit le striatum.
C’est une structure nerveuse subcorticale et en paire. Il est impliqué dans le mouvement involontaire, la motivation alimentaire ou sexuelle, la gestion de la douleur via le système dopaminergique, la cicatrisation, voire enfin la régénérescence de certains tissus cérébraux.
C’est surtout la région qui régule notamment la motivation et les impulsions . C’est probablement la zone cérébrale la plus importante dans la prise de décision et elle tient aussi un rôle clé dans les phénomènes d’addiction.
Pour libérer de la dopamine, le striatum recherche en priorité cinq types de stimuli : manger, avoir des relations sexuelles, avoir du pouvoir et un statut social, fournir le moindre effort, acquérir des infos pour permettre de satisfaire les quatre précédents.
Si l’être humain est si facile à conditionner, pourquoi ne l’est-il pas à des expressions nobles de lui ?
C’est là que nous avons des choix importants à faire.
Nous pourrions ainsi être conditionnés à la poésie, mais les réseaux feraient faillite s’il n’y avait pas un peu de sordide entre deux posts bienveillants.
Il est dit que le scrolling dont nous avons parlé lors de la conférence précédente, outre le fait qu’il prend beaucoup de temps et crée des stimuli nombreux et intenses, ne laisse finalement pas grand chose ensuite dans l’esprit.
Plus il y a de stimuli, plus nous réagissons de façon « apparemment active ». C’est un peu comme si nous ouvrions une porte privée afin d’y laisser entrer n’importe quoi ou n’importe qui sans réfléchir avant d’ouvrir. Lorsqu’on referme la porte, le trop-plein reçu laisse un vide insidieux fait de fantômes inutiles ou bien de traces indélébiles.
Le self contrôle commence par ne pas ouvrir les portes n’importe quand et à n’importe qui, c’est-à-dire ne pas réagir aux mille et un stimuli de notre société contemporaine.
Ainsi, nous pouvons nous sevrer de cette dopamine qui nous tient par des mauvaises habitudes.
Nous régulons beaucoup notre vie sur des petites habitudes pour compenser en permanence les efforts que nous devons faire.
Le café du matin pour se donner du courage, la sucrerie après une séance de yoga intense ou de sport, l’apéro pour marquer la fin du vendredi, un achat récompense après une semaine de labeur, etc.
Apprendre à se contrôler ne signifie pas se priver mais apprendre à ne pas répondre aux notifications de son PC, apprendre à ne pas prendre son tel dans une salle d’attente mais plutôt un livre ou bien tout simplement rien en se contentant d’observer la réalité et les personnes dans l’instant présent.
Tout aussi mature que vous soyez, vous n’êtes pas à l’abri de ces mécanismes d’addiction et de ces nombreux comportements parasites.
Le yoga vous apprend, en principe, le self-control, mais aussi à avoir un comportement positif et bienveillant en toutes choses.
Or, il y a danger à vous acheter une bonne conscience par des actions vertueuses et tomber ensuite dans le processus d’auto-récompense.
« Oh là là, j’ai été trop sage cette semaine ! Il faut que je me lâche… »
Je suis la première à vous dire d’être sage, mais avec un grain de folie.
Le danger, dans cette addiction à la dopamine, est le besoin de récompense intense et immédiat qui peut vous amener à faire un peu n’importe quoi.
Sans vouloir nous enfermer dans une éthique yogique qui pourrait nous sembler parfois désuète du seul fait que le monde a changé, il n’en reste pas moins de l’actualité de certains aphorismes anciens concernant le mental humain.
En yoga, on vous rappelle que rien dans toute la création ne ressemble autant à l’absolu que le silence, à commencer par le silence intérieur, celui que l’on acquiert par la pratique yogique et méditative. Son antichambre est le retrait des sens et leur non-sollicitation.
« La maladie, l’ignorance, le doute, la négligence, la paresse, l’instabilité, les plaisirs mondains sont les distractions de l’esprit qui causent des obstacles sur le chemin » nous disaient déjà les sūtra सूत्र de Patañjali पतञ्जलि.
Or, les nombreuses sollicitations numériques d’aujourd’hui, non seulement invitent à une « réactivité passive » car manipulée par des algorithmes, mais mettent en danger notre perception du réel par l’avènement de l’IA et la fréquence des fake news.
Patañjali nous rappelle qu’il existe une approche yogique pour aborder toute personne, quels que soient ses comportements et attitudes du moment, à savoir la bienveillance et la retenue.
Dans le yoga tibétain, Maitri मैत्री (bienveillance), Karuṇā करुणा (compassion), Muditā मुदिता (joie) et Upekṣā उपेक्षा (détachement ou équanimité) sont les qualités nécessaires pour cela.
Or là encore, le monde d’aujourd’hui est une arène où l’individualisme est l’arme pour se battre ou s’y faire une place.
Si aujourd’hui, nous aspirons de moins en moins à suivre des règles spirituelles car nous sommes déjà très assujettis à celles d’une société de contrôle, se libérer en quelque sorte des sollicitations anesthésiantes de cette dernière commence par observer déjà notre quotidien.
C’est dans le quotidien que nous pouvons agir de façon efficace, car ce qui est régulier devient plus facilement valorisé à nos yeux.
Pour changer une habitude néfaste, aussi anodine que celle qui nous asservit déjà, nul besoin que cela se fasse de manière brutale, bien que parfois cela soit aussi nécessaire. Cela dépend un peu des personnalités.
Changer une habitude peut nécessiter de procéder par étapes :
– observer l’habitude sans vouloir la changer dans un premier temps, comme un expérimentateur, en observant les circonstances, les pensées, l’accord ou le désaccord intérieur, les personnes y jouant un rôle.
– identifier ce qui nourrit cette habitude.
– choisir d’agir autrement afin de remplacer l’ancienne sans résister par « Il ne faut pas que je », mais par une intention positive telle : « Aujourd’hui, je vais essayer de… ».
– se donner des objectifs raisonnables : si vous êtes addict au chocolat, ne pensez pas l’éliminer totalement dans la minute. Essayez pendant un jour, voire une semaine.
C’est la réussite qui renforcera votre engagement ultérieur.
– si vous avez cédé à la tentation de la mauvaise habitude pendant des heures, par exemple, il est inutile de vous juger négativement et agissez avec patience et bienveillance à votre égard.
Le self-control réhabilite la confiance en soi.
C’est la foi en soi-même qui redonne l’espoir que les choses peuvent s’améliorer.
Anciennement, la religion, en privant souvent l’individu de son libre arbitre, balisait les comportements des hommes dans un droit chemin par des préceptes moraux et des rituels pour les consolider dans leur quotidien.
Le yoga, à contrario, en se différenciant de la religion, devient la voie métaphysique et expérimentale du perfectionnement individuel. S’appuyant malgré tout sur ses racines, il met en place des outils afin que seul l’individu puisse valider la véracité des préceptes par sa seule expérimentation. En cela, il respecte le libre arbitre de celui qui le pratique.
De nos jours, religions et croyances ont grandement reculé, au profit d’une philosophie grand public de « l’ici et maintenant » mais dans la satisfaction immédiate.
Nous sommes très loin de la compréhension métaphysique de cet incontournable adage spirituel.
Supprimer une mauvaise habitude peut créer un vide en vous et comme nous fonctionnons à la récompense et à la dopamine, il est judicieux de la remplacer par une bonne.
Vous avez pu, au fil des années de pratique, constater les effets bénéfiques d’une pratique régulière, ne serait-ce qu’au niveau physique en Haṭhayoga हठयोग, au niveau énergétique et mental en kriyā क्रिया et méditation.
Il vous en a fallu du courage et de la volonté pour vous imposer cette discipline sur le long terme, et vous pouvez aujourd’hui en récolter encore les nouveaux fruits.
Finalement, vous avez installé dans votre vie un nouveau rituel par la pratique yogique qui a balisé votre paresse et votre procrastination, a chassé la léthargie physique et mentale en clarifiant l’esprit.
Certains arrivent malgré tout à entretenir encore, malgré ce niveau de pratique, des habitudes délétères. Il ne s’agit pas de devenir parfait, mais il s’agit d’opter pour le meilleur de vous.
Pour cela, votre volonté inébranlable a besoin aussi de récompense et de lâcher-prise.
Donc, aucune culpabilité ne doit être entretenue, mais une reconsidération de ce que vous pouvez encore améliorer peut être envisagée.
Courage donc !
Hari Om tat Sat
Bibliographie :
– « Je ne suis pas un algorithme » de Nicolas Hazard aux éditions Flammarion
– Commentaire et adaptation de Jaya Yogacarya
©Centre Jaya de Yoga Vedanta Ile de la Réunion & métropole

Messages
1. Self-contrôle, 13 avril, 15:29, par isabelle bacquenois
poétic yogic politic ethic
quand la philosophie du yoga descend dans le monde contemporain
merci Jaya et si je garde mon carré de choc de l’aprèm, je vais tâcher de lâcher les séries bidons de mes soirées hé hé hé !
amitiés du Brionnais
avec les chats du pigeonnier
Isabelle