Nous arrivons en juin de l’an 2026 et, lorsque nous observons le temps déjà passé, nous, pratiquants de yoga de longue date, pouvons mesurer, pour certains d’entre nous, le long chemin parcouru ensemble. Lorsque je fais le bilan des conférences transcrites sur le site, la première datant de mai 2003, j’en compte à ce jour 244 accessibles. C’est sans compter les dix années précédentes où chaque mardi soir je faisais là encore une conférence après la méditation et où, à cette période, j’analysais les grands textes sacrés tels que la Bhagavadgītā lभगवद्गीता, les sutra de Patañjali पतञ्जलि ainsi que des textes Védantiques. Ces conférences non transcrites et manuscrites dorment dans de vieux cahiers. Lors de mes enseignements, je fais souvent référence aux concepts développés dans ces conférences, qui constituent un véritable support didactique pour votre pratique. Bien sûr, durant ces décennies, j’ai œuvré à analyser, à chercher les sources métaphysiques, philosophiques yoguiques et j’ai toujours essayé de ne pas jouer le rôle ingrat de défenseuse d’une vérité.
La vérité, disait Nietzsche, n’ayant nulle besoin de défenseurs.
Lorsqu’un guide invite à une pratique méditative et réflexive, elle se doit d’être une invitation à l’opinion personnelle via sa propre introspection. C’est ainsi d’ailleurs que les nombreux exercices méditatifs qui vous ont été donnés durant ces années portaient directement sur les thématiques des conférences. Chacun d’entre vous a ainsi pu faire, dans la profondeur du silence et de la solitude méditative qui les précédait, l’expérience intuitive de grands concepts ensuite abordés, tels que la mort, le langage, l’éveil, le temps, et bien d’autres encore.
C’est dans la pensée retenue et silencieuse que se révèle la subtile véracité, à commencer par la vôtre.
L’enseignement ne peut être validé que par celui qui l’expérimente.
L’espace méditatif est un jardin intérieur pour votre esprit. Il est judicieux d’y planter des graines et de les arroser régulièrement. La vérité alors y pousse dans son éphémère apparence pour fleurir au bon moment lorsque la lumière est présente et disparaître avec l’ombre des nuages.
Difficile alors de clamer une éternelle vérité intellectuelle, celle de la vie et son improbable chemin pouvant les détrôner toutes. Le méditant qui entre dans son jardin doit rester un être libre, léger, impétueux. Il devient le connaisseur, le seul, celui qui expérimente directement et son propre silence et ses propres bruits.
Je vois beaucoup de personnes non méditantes se comporter comme des mouches dans une pièce alors que la porte est ouverte. La porte donne sur leur jardin. Il peut leur falloir quelques années avant de la voir.
C’est affaire d’une minorité sur la planète que d’être libre et indépendant intellectuellement et un guide doit veiller à préserver ce libre arbitre chez ses élèves.
Attention donc aux doctrines que tout homme non libre intérieurement adopte rapidement.
Les vrais méditants sont des êtres forts, téméraires, audacieux, immobiles devant la tornade intérieure, qui développent en eux la compassion pour autrui et apprennent à ne pas l’attendre d’autrui pour eux-mêmes.
De la même manière qu’un homme s’aventure dans l’existence face aux multiples dangers de la vie en société, de la même manière, si cet homme sait s’asseoir en silence, il saura faire face aux multiples dangers que recèlent les méandres de son mental, de sa vie émotionnelle, voire de son intellect
Un chercheur spirituel a une vue très haute de l’existence qui peut sembler pure folie au commun des mortels, mais il n’impose qu’à lui-même cette aspiration. Pour le yogi, la transcendance est une affaire personnelle.
On peut le juger abruptement, par ignorance. La jeunesse de l’esprit ou l’ignorance manque souvent de nuances pour cette perception-là d’autrui et en vieillissant, on se mord parfois les doigts d’avoir été si abrupt dans nos jugements des choses et des êtres. Il faut beaucoup de meurtrissures et de désillusions à l’esprit humain pour comprendre ses erreurs et cela ne lui assure pas forcément l’éveil spirituel.
Plus facile aux hommes de transformer cela en doute et méfiance, en remords plutôt qu’en aspiration à devenir libre et bienveillant.
Alors pour un grand nombre, on choisit des doctrines, religieuses, politiques, idéologiques où les codes comportementaux sont déjà dessinés.
Notre regard sur le monde d’aujourd’hui, malgré nos technologies de pointe et nos avancées scientifiques, reste toujours impuissant à saisir cette réalité et par la même, la vérité qui la soutient. Finalement la seule chose dont nous pouvons être sûrs, c’est que nous ne comprenons toujours pas les mystères de la vie, de l’espace-temps, de la mort, ni le pourquoi la manifestation de cet univers et de sa conscience. Nous avons certes des modèles les illustrant, mais nous ne les intégrons finalement que par l’expérience de l’existence elle-même et de notre carnation limitée en son sein.
Nous sommes toujours en doute sur les multi-univers, le nouveau double univers en miroir, sur la limitation des théories quantiques et nous devons avancer dans une vulgarisation de ces modélisations pour nourrir le désarroi existentiel d’une majorité.
A partir du moment où rien de réel en dehors de notre pensée n’est donné et que nous pouvons douter que notre esprit puisse lui-même créer cette perception de la manifestation, se pose alors la pertinence de notre propre intention.
Sujet védantique par excellence qui pose l’identité personnelle subjective avec l’absolu objectif.
Autrement dit, entre un nouveau paradigme, un nouveau modèle mathématique ou cosmogonique et l’expérience silencieuse et intuitive méditative de la réalité en nous, l’expérience du méditant n’est pas plus limitée.
Dans le monde du yoga et de la méditation, nous trouvons très souvent des doctrines qui n’ont pour but que de rendre heureux, vertueux et gentils. Ainsi, certes nous pouvons approfondir le culte de Lalita Tripura Sundari त्रिपुरसुन्दरी par exemple, culte de l’énergie suprême et du perfectionnement sans pour autant s’exalter naïvement uniquement pour le vrai, le beau et le bien, au risque de porter des idéaux encombrants et ignorant la réalité complexe.
Le bonheur et la vertu, nous dit Nieztche ne sont pas des arguments de la vérité, et en effet, dans la réalité, nous trouvons aussi des choses nuisibles et dangereuses.
Dans le processus de la transcendance, le yogi aspire à la fusion avec la supraconscience qui englobe le Tout.
Lorsque Kṛṣṇa कृष्ण, ouvre grand sa bouche et montre à Arjuna अर्जुन la réalité du monde en guide de Darśana दर्शन afin qu’il obtienne la réponse à ses doutes, ce n’est pas un monde gentil mais un monde terrifiant qui englobe Tout.
Le chercheur spirituel, pour revenir à sa haute aspiration, doit développer un esprit suffisamment fort pour être capable d’absorber la vérité de la connaissance absolue. Or, en n’adhérant qu’au beau, qu’au bien et qu’au bon, on risque d’édulcorer la vérité du monde, de la voiler, voire l’adoucir. L’absolu ne relève probablement pas de ce type de sentiments humains.
Il suffit de voir la dure réalité de la nature. Alors œuvrer au beau, au bon, au bien, oui, tant le contraire est à combattre, mais en toute objectivité et sans filtre.
Apprendre à voir clair dans ce qui est.
Pour cela, il est nécessaire de se retirer dans son jardin, voire dans sa tour d’ivoire elle-même dans le jardin, et monter vers son sommet, ce que Montaigne appelait l’arrière-boutique.
« Il se faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude », écrivait-il dans ses Essais.
Il réitère sa démarche en nous rappelant qu’il nous faut apprendre à jouir de notre être.
En jouir loyalement, c’est-à-dire, investir chaque moment de son existence de façon subtile et pleinement consciente, même lors des tâches habituelles ou les moments ordinaires tels qu’un repas par exemple.
C’est un concept omniprésent dans le discours spirituel millénaire et les yogis, les méditants, les grands ṛṣi ऋषि en connaissaient déjà la valeur bien avant Montaigne.
Bien que ce savoir soit millénaire, les contemporains l’ignorent et feraient bien de le découvrir et l’appliquer pour eux-mêmes. Étant dans le stress permanent d’une course effrénée après le temps, après la réussite, après la réalisation de nous-mêmes selon les codes sociaux du moment, cette attitude existentielle est la médication la plus urgente et la plus efficace à nos maux actuels. Cela devient un lieu commun que de redire pour la énième fois que les réseaux amplifient d’ailleurs beaucoup ces maux.
Pour beaucoup, nous fuyons l’instant présent en étant toujours ailleurs, plus en avant, dans nos projets, nos actions à venir sans habiter pleinement ceux du moment.
Être loyal pour Montaigne, c’était justement cesser de se fuir soi-même en courant ou en rêvant à une version modélisée de soi dans une vision idéalisée par nous-mêmes.
Cette attitude existentielle revient à s’accepter tel que l’on est avec ses qualités mais aussi ses défauts et surtout ses limitations du moment.
Et dans cette acceptation se dévoile un état d’être plus épanoui, plus serein, en paix et en harmonie avec la réalité.
Vous vous rapprochez de votre vérité existentielle.
C’est une attitude extrêmement subtile d’observation, de sensible écoute et de créativité de vie s’ouvrant aux mille et un détails qui étaient non visibles à notre conscience.
Cela revient à appliquer dans la vie et les gestes quotidiens, et non de façon théâtrale, l’état d’observateur du méditant. C’est rendre le déroulement de l’existence méditatif sans pour autant l’affaiblir ou le dénaturer, voire le ralentir.
« Savoir se hâter avec lenteur », la tortue de Jean de la Fontaine en connaît bien l’adage.
Jaya vous dira :
« Il n’y a rien de plus vif qu’un sage. »
Hari Om Tat Sat
Jaya Yogacarya
Bibliographie :
– « Le défi Montaigne » de Bastien Bertrand
– « Par-delà le bien et le mal » de Friedrich Nietzsche aux edts Vir Fortis
– adaptation et commentaire de Jaya Yogacarya
©Centre Jaya de Yoga Vedanta LA Réunion & métropole
Remerciements à C. Pellorce pour ses corrections
