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"Le corps, demeure des dieux endormis"

Conférence donnée par Jaya Yogācārya en cours de méditation du vendredi 22 février 2019

"Le corps, demeure des dieux endormis"

Dans notre démarche spirituelle yoguique, nous sommes en permanence amenés à gérer simultanément nos différents outils que sont le corps, le psychisme, l’émotionnel, le mental, l’intellect, ainsi que notre dimension spirituelle et sa faculté à transcender chacun de ces outils.

Si nous touchons souvent par le biais de la pratique méditative et de l’enseignement métaphysique les hautes sphères de l’esprit, nous passons aussi beaucoup de temps avec notre corps. Le travail y semble plus rude. Toutefois, en yoga, le corps est considéré comme un temple où dorment les énergies divines.
Même si le travail y semble parfois exigeant, le corps y est un outil respecté voire sublimé.
De la tenue immobile de la posture assise du méditant aux Āsana आसन intenses du haṭhayōga हठयोग, le travail du corps est incontournable et participe étroitement à l’éveil des autres outils.

Pour l’être humain en général, le rapport au corps est tout autre.
L’homme est censé consacrer un certain temps à préserver son corps, son véhicule afin d’aller le plus loin possible en bonne santé durant sa plus ou moins courte existence. Bien sûr, le maintien de la santé est un équilibre fragile susceptible d’être à tout moment perturbé par des agents extérieurs (environnementaux) ou intérieurs (génétiques, pathologiques et ceux dus au vieillissement).

Dans nos sociétés contemporaines nanties, nous avons pour la plupart d’entre-nous, plus ou moins réglé les problèmes de survie et de dangerosité environnementale tels les éléments naturels ou les bêtes sauvages. Cependant, les dangers environnementaux n’ont pas diminué pour autant. Ils ont simplement muté vers une invisibilité toxique et omniprésente due aux choix de notre développement industriel et de la consommation qui va avec.

Malgré tout, dans cet univers devenu apparemment protégé mais toxique, nous consacrons beaucoup de temps, d’argent, d’attention pour nourrir ce corps, le soigner, le vêtir, l’embellir, le perfectionner.
Cela est souvent fait avec peu d’intelligence. Nous le nourrissons souvent mal, trop ou pas assez, nous le négligeons par une sédentarité ou des addictions, nous le surexploitons en le surmenant, nous pouvons même le mutiler par des ornementations ou modifications diverses ( chirurgie esthétique, etc.)

Il est notre première carte de visite, notre faire-valoir ou notre exutoire.

Dans les sociétés moins nanties où existent encore la faim et la précarité, le rapport au corps montre moins cette suffisance, même s’il n’échappe pas aux selfies !

Quoi qu’il en soit, la gestion du corps passe par l’esprit qui le gouverne.

Nous sommes dans notre corps tout le long de notre vie et il est préférable de l’aimer car nous ne pourrons pas en changer.

Aussi bien en Orient qu’en Occident, le rapport du corps à l’âme a toujours été le grand débat métaphysique, les opposant tous deux par leur nature temporelle et intemporelle.
Les questions furent et sont toujours nombreuses.
Le corps est il dépendant de l’âme ? Qu’a-t-il à faire dans cette manifestation ? Doit-il se transcender lui-même pour atteindre le divin ? Notre finalité est-elle cette seule carnation ?

Bien sûr, la science yoguique a ses propres et sublimes réponses à ces questions.

Le propos du yoga et de la métaphysique Indienne est double.
Il est d’abord de libérer l’homme de la souffrance qu’impliquent les identifications limitées au corps. Cela relève du discours ascétique et védantique, voire bouddhique.
A ce discours et sans vraiment s‘y opposer, le discours tantrique beaucoup plus ancien, exalte le corps et par l’amour transcendant, permet de l’élever au rang divin.
Les pratiques spirituelles peuvent faire fusionner ces deux aspects.

Au-delà de la pratique spirituelle et d’un point de vue plus social et grand public, il y a toujours eu une dialectique entre l’ascétisme et l’érotisme en Inde.
Les temples de Khajuraho खजुराहो ont été construits entre le IVe siècle et le XIIe siècle et le Kāmasūtra कामसूत्र a été écrit à cette époque. Avec l’invasion musulmane et la colonisation Britannique, le mouvement ascétique s’est ré-imposé.
Gandhi est en un bel exemple.

Avec l’époque contemporaine et l’ouverture sur le monde occidental, les classes aisées arrivent à plus de libéralisme dans leurs relations sociales, même si les réactions prudes d’usage sont encore très présentes dans l’Inde traditionnelle hindoue.
Il n’est pas sûr que l’Indien moyen connaisse et pratique les techniques du Kāmasūtra, par contre, les Bollywood et les corps plus dénudés ont remplacé les danseuses sacrées.

Pour revenir à la pratique spirituelle du yoga, le corps sera donc pour le yogi un outil de transcendance qu’il magnifiera par l’éveil de ses potentialités dormantes. Le travail postural appréhendera le corps dans la beauté de ses seules facultés, révélées ou endormies. C’est la vision tantrique et (ou) ascétique du corps.

Pour l’occident, c’est une autre histoire.
"Nous sommes passés de la représentation sublimée du nu grec des éphèbes ou athlètes en hommage aux dieux, au corps « tombeau de l’âme » de la tradition de Platon qui influencera longuement la pensée chrétienne. Le corps va au fil des âges être longtemps assujetti à l’âme", nous dit Catherine Golliau.

L’époque de la Renaissance va ensuite redécouvrir la beauté des nus antiques et magnifier le corps par les arts et coutumes.

Un long cheminement de la pensée occidentale et des mœurs nous a amenés aujourd’hui à considérer le corps comme devant être la source première du bien-être.

Être bien dans sa tête, c’est être bien dans son corps.

Il n’y a plus beaucoup d’âme aujourd’hui...

Nous en sommes arrivés là pour ceux qui peuvent se permettre du temps libre et des moyens financiers.
On paye aujourd’hui des stages pour aller marcher et jeûner !
La démarche pour une santé physique et mentale associée à une quête spirituelle est légitime dans cette société de gens sous pression, cependant les critères de bien-être ne relèvent pas pour un plus grand nombre hélas, de préoccupations spirituelles.

Pour revenir aux critères corporels du jour, ce bien-être est souvent associé aux critères de minceur ou de musculature, de performance ou de jeunesse, voire de jeunisme chez le troisième âge. Aujourd’hui d’ailleurs, il faut avoir l’air, léger, jeune, heureux, souriant, provocateur, dérisoire, fun, sans peur du ridicule, et surtout, savoir jouer, jouer et jouer encore pour sembler être de son temps.

Société de plaisirs !

En tout cas, il n’y a pas un support publicitaire qui ne réponde à cela.
Ces nouveaux comportements qui prennent parfois allure de suffisance sont une autre façon de vouer un culte au corps. Des corps parfaits retouchés par Photoshop et imposés dans nos publicités ou le cinéma forcent l’admiration de beaucoup.
Ces nouveaux canons de beauté ne sont pas loin d’être dépassés par ceux issus des images de synthèses.

Paradoxe, notre corps ne suffit plus à nous représenter !
Nous avons besoin de représentations numériques où il est sublimé par des super pouvoirs, une peau lisse et parfaite et des grands yeux plus humains que ceux de l’humain.
Une publicité récente de voiture pourrait vous faire croire que c’est vous au volant !
La limite entre l’humain et l’humanoïde est dépassée.
Le culte du héros ou du super homme est toujours là mais sa représentation a dépassé de beaucoup celle d’Hercule aux qualités physiques et morales ou celles d’Atlas portant le monde.
Le super homme aujourd’hui n’a pas besoin de sagesse pour sauver le monde.
Il lui faut être fun !

Monde d’illusions !

Monde paradoxal, où des jeunes personnes se transforment par chirurgie esthétique à des prix exorbitants pour devenir des Barbies ou des ken au prix de leur espérance de vie. Ils vont jusqu’à se faire enlever des côtes indispensables pour obtenir une taille de guêpe ou font une surenchère de leur poitrine au prix de douleurs futures insoutenables. Le corps est devenu leur fond de commerce.

Monde stupide !
Buzz sur les réseaux où on organise un repas dégustation entre amis de ses parties génitales cuisinées savamment et dont on a fait l’ablation pour sortir de la notion de genre, etc., etc., etc.
Le corps est devenu un outil de propagande pour son propre business.

Tout le monde s’amuse comme si nous allions vivre trois cents ans et tout le monde mange et se comporte comme si nous allions mourir demain.

Nous adorons ce corps mais combien le faisons-nous souffrir !
Le fait d’en être le seul possesseur donne à l’homme l’entière liberté d’en jouir à sa guise. Or, ce corps à été donné par la nature via la lignée humaine de nos ascendants.
N’y a -t-il pas là une dimension sacrée ?
L’absolu, le cosmos a bien voulu se manifester en nous.
Nous sommes le fruit de ce désir cosmique, de cette intention subtile.
La beauté des pratiques yoguiques, dans le respect de ce qui nous a été donné est de dévoiler patiemment les outils qui dorment dans les couches profondes du corps et de la conscience.
Tout est déjà là !
Le subtil est déjà là ! Mais cela demande une connaissance profonde et patiente du corps, de l’esprit, de la conscience. Nous n’avons pas besoin en yoga d’artifice supplémentaire. La danse non plus d’ailleurs, autre art qui magnifie le corps.
Cela demande une maîtrise des outils avant de pouvoir les transcender ou les optimiser.

L’homme contemporain n’a pas le temps à cela !
Cela prendrait sur son temps de plaisir, or l’usage que font du corps bon nombre de personnes du XXI° ° siècle est parfois plus inquiétant qu’admirable.
De l’exhibition sur le web, enfants compris, aux pratiques sado-maso extrêmes, des pratiques mortifères aux implants numériques, des corps connectés aux bébés sur commande, des clones aux robots, des performances sportives aux anabolisants, le corps est en phase d’être totalement remis en question.

Nous avons ouvert ce corps, nous l’avons disséqué, nous l’avons enjolivé, torturé, tatoué, déguisé, transformé. Nous avons repoussé quelques une de ses limites, optimisé sa santé, reculé son vieillissement, repoussé ses performances sportives.

Nous nous attaquons à sa durabilité. Tout n’a pas été mauvais pour lui.

Cependant, du point de vue yoguique, toutes ces expérimentations semblent tourner autour de l’essentiel sans le voir. Elles tournent autour du pot.
Tout est là !
Je vous en ai tant de fois parlé. voir la conf " Le corps, ce grand mystique"

Le sacrifice cosmique de la chair trouve une dimension divine dans la compréhension de la sagesse antique orientale.
Le corps est un grand mystique qui n’attend que sa sublimation et sa transcendance. Il est un véhicule certes temporel mais ô combien magnifique dans son imperfection. Il n’attend que vous pour en repousser les limites.
Il n’attend que vous pour vous préparer à le déposer au moment de sa désintégration afin de retrouver votre véritable dimension intemporelle et absolue.
Mais la façon dont vous vous y prendrez doit être en accord avec l’ordre cosmique et les lois de la nature et non pas celles des hommes du moment.
L’organique a ses lois et la nature reprendra toujours le dessus.

Quant à la beauté du corps, elle n’est pas dans ses formes éphémères.
Elle se trouve dans son "admirabilité" à traverser le temps et savoir rester droit sous le poids de l’expérience.

Le beauté d’un yogi centenaire (ou d’un de vos parents peut-être), n’est pas celle d’un gymnaste de vingt ans. Celle du dernier est incontestable, mais celle du premier n’est elle pas finalement bien plus spectaculaire, même si ses mouvements sont devenus limités ?

La beauté du yogi se trouve dans la force de l’esprit qui habite ce corps vieilli et lui donne cette majestuosité de la chair devenue consciente.

Hari om tat sat
Jaya Yogācārya

ci-dessus :
Sri Sri Sri Satchidananda yogi de Madras en 2004 au Centre Jaya de Yoga Vedanta Ile de la Réunion

Bibliographie :
- « Du corps tombeau au corps porno » de Catherine Golliau- revue le Point
- adaptation et commentaire de Jaya Yogācārya

©centre Jaya de Yoga Vedanta ile de la Réunion

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